lundi 29 avril 2013

Dieudonné : l'antisémitisme, l'affaire du siècle pour gagner sa place au soleil

Le nouveau «  spectacle » de Dieudonné est un succès : des milliers de personnes se pressent aux « représentations » de Fox Trot, qui toutes, se tiennent dans de grandes salles , souvent les principales des villes où il se déplace. Presque aucun maire ou préfet ne se hasarde plus à l'interdire, et certains écrivent même respectueusement aux collectifs qui l'ont soutenu, comme à Bordeaux.

A en croire les journalistes, qui reprennent la légende élaborée par le politicien fasciste lui-même, ce succès interviendrait après des années de « censure », et serait due uniquement à une mobilisation de bric et de broc de ses fans , notamment sur les réseaux sociaux. Le « paria  ruiné » tiendrait sa revanche grâce à sa détermination et à l'auto-organisation de ses troupes.

Et si au contraire, le succès actuel de Dieudonné, l'explosion de son audience s'inscrivait dans le cadre global de la percée de l'extrême-droite sur tous les fronts, due au soutien d'une partie de la bourgeoisie, et au ralliement au néo-fascisme de forces politiques bien installées se revendiquant autrefois du progressisme ?

Avec l'affaire Cahuzac, d'aucuns ont découvert que les groupes d'extrême-droite comme le GUD étaient également composés d'hommes d'affaire bien installés, et que ces hommes d'affaire bien installés étaient également des proches non seulement de Marine Le Pen, mais aussi de toute cette mouvance qui gravite autour du FN ET de Dieudonné: Philippe Peninque, avocat de Cahuzac, et conseiller de Madame Le Pen est également un des fondateurs de l'association d'Alain Soral, Egalité et Réconciliation.

Dieudonné n'est pas plus mal entouré et a su lui aussi trouver des relais influents dans le domaine qui est le sien, l'antisémitisme érigé en attraction comique.

Ainsi, avoir plein d'amis Facebook, c'est bien sûr très utile pour se faire de la publicité quand on est un artiste : mais avoir une productrice de taille, c'est encore mieux.

Celle de Dieudonné s'est beaucoup répandue dans les médias à propos de son dernier spectacle, médias avec qui elle semble avoir de très bons rapports au regard de l'espace qu'on lui laisse pour s'y exprimer, tant à la radio que dans les journaux à chaque fois que Dieudonné va donner une réprésentation. C'est normal car Chrystel Camus n'est pas une obscure intermittente du spectacle : sa boite de production s'occupe par exemple des spectacles de Philippe Candeloro, et sur son Facebook, on la croise en compagnie de personnages médiatiques pas exactement subversifs, Danielle Evenou ou Jean-Pierre Castaldi par exemple.

S'il n'est pas dans notre propos de faire des amalgames familiaux et si l'on n'est pas obligé de suivre les traces de ses parents ou inversement de partager les convictions de ses enfants, en matière professionnelle, la reproduction sociale est un phénomène sociologique indéniable : or Chrystel Camus est la fille de Jean-Claude Camus, un des plus gros producteurs français, qui géra la carrière de Johnny, de Sardou, et autres stars de la variété française , liste sur Wikipedia.

L'hypothèse selon laquelle sa fille bénéficierait en conséquence d'un réseau de connaissances important aussi bien au niveau des salles de spectacles , des artistes ,que des médias n'est donc pas spécialement tirée par les cheveux. Et ce d'autant plus qu'il y a au moins un exemple récent dans les « nouveaux amis » affichés par Dieudonné, qui semble confirmer l'importance des relations familiales de sa productrice.

Il y a quelques semaines en effet , une photo initialement publiée sur le mur de Dieudonné fait le tour des sites d'extrême-droite : on y voit le politicien antisémite poser avec Yannick Noah au théâtre de la Main d'Or, dans une posture qui laisse entendre à la fois une très grande convivialité et une connivence politique, puisque Noah y a comme Dieudonné l'index levé en l'air , allusion au "fameux" "Au dessus c'est le soleil" du politicien antisémite. Evidemment, ceci peut tout à fait signifier un ralliement politique , pesé et assumé de l'ex-champion de tennis. Il n'en reste pas moins que les deux hommes ont pu en tout cas faire connaissance parce qu'Isabelle Camus , la compagne de Yannick Noah est également la sœur de la productrice de Dieudonné.


Chronique people que tout cela ? Oui, sans doute, mais la chronique people n'est après tout que la traduction d'une réalité de classe, celle du milieu de la production culturelle capitaliste de masse.

Objectivement, Dieudonné le « proscrit » est produit par une entreprise influente et en pointe dans ce secteur de la production, dont la dirigeante a tous les réseaux nécessaires pour faire en sorte que le politicien fasciste ait accès aux mêmes salles et à la même pub que n'importe quel artiste de variété. Objectivement Dieudonné n'est donc pas plus un rebelle ou un self made man que Michel Sardou ou Philippe Candeloro.

Cela ne l'empêchera pas de se présenter comme tel, puisque le retournement victimaire est un argument clef des fascistes : mais les faits sont là, aujourd'hui la haine antisémite et raciste est promue par le circuit capitaliste habituel du milieu artistique, culturel et médiatique.
Et qui veut s'y opposer s'expose à le payer cher : la productrice de Dieudonné brandit en effet sans arrêt la menace d'une nouvelle condamnation , comme celle dont avait écopé la ville de La Rochelle, astreinte à verser 40 000 euros au politicien.

Certes cette nouvelle production est un pas supplémentaire franchi par Dieudonné. Mais il ne faudrait pas y voir la rupture d'une digue antifasciste existant dans le monde des médias et de la culture à son encontre. En réalité, malgré la virulence de ses déclarations antisémites et racistes, malgré son alliance sans ambiguités avec l'extrême-droite la plus radicale, Dieudonné a certes subi quelques revers mais n'a jamais été « boycotté par le système ».

Sans quoi, il n'aurait pas pu faire monter Faurisson sur une des plus prestigieuses scènes parisiennes, le Zénith en 2008. Et si certaines municipalités s'opposent à sa venue dans leur ville après cet épisode qui le classe tout de même chez les amis du néo-nazisme franc et ouvert, beaucoup d'autres laissent ses spectacles se dérouler.

De plus, prétendre que Dieudonné a été boycotté médiatiquement de manière massive et systématique , c'est avoir une bien étrange conception du boycott. Jusqu'en 2009, ses promoteurs habituels de Canal Plus, et notamment les animateurs de Groland relaient volontiers ses « sketches ».

En cette même année 2009, sa liste aux Europénnes bénéficie d'un relais médiatique considérable que des formations politiques plus importantes n'auront pas. En 2010, lorsqu'il sort un bouquin avec Bruno Gaccio, il participe à de nombreuses émissions. En bref, Dieudonné a accès aux médias à chaque fois qu'il a une actualité tout simplement.
Nul doute que sa nouvelle productrice, ajoutée à l'offensive de journalistes comme Taddéi ou Schneiderman qui accusent tous ceux qui ne l'invitent pas d'avoir eux même une mentalité dictatoriale augurent cependant d'une nouvelle ère : celle de la banalisation totale de Dieudonné et de sa promotion active et massive par les médias.

Cette banalisation médiatique se double d'une banalisation politique, et celle-ci est également le fait de personnalités et d'associations ayant pignon sur rue.

La plus significative d'entre elle est la Fondation du Mémorial pour la traite des Noirs. Celle-ci s'est faite remarquer récemment par un fracassant communiqué de soutien à Dieudonné : des associations antiracistes dont la LICRA se mobilisaient pour faire interdire le spectacle du politicien antisémite à Bordeaux, en vain. C'est le moment que choisit la Fondation pour décréter que cette mobilisation est une atteinte insupportable à la liberté d'expression et surtout pour reprendre l'éternel argument du «  deux poids, deux mesures ». Pour Karfa Diallo, président de l'association, la mémoire de l'esclavage n'est pas assez prise en compte , à Bordeaux, des rues portant des noms d'esclavagistes ne sont toujours pas débaptisées.....et ceci justifierait donc qu'on bafoue la mémoire de la Shoah, par souci d'égalité, en quelque sorte. Puisque le racisme existe, banalisons l'antisémitisme, voilà la thèse de la Fondation, un copié collé de celles de Dieudonné, grotesque et ignoble nivellement par le bas.

Par le bas du bas, même, car Dieudonné qui s'affiche avec les racistes du FN ou du GUD, n'a absolument jamais rien fait pour la mémoire de l'esclavage, à part travestir l'Histoire et tenter de dédouaner les véritables responsables de la traite, en inventant de toutes pièces un contrôle de cette traite par les Juifs. Il s'est écoulé dix ans depuis les premières déclarations ouvertement antisémites de Dieudonné et l'affirmation de cette thèse : depuis Dieudonné a fait deux films, plusieurs spectacles, d'innombrables vidéos, il a promu à la Main d'Or nombre de personnages d'extrême-droite ou des milieux sectaires, présenté une liste aux élections. Les moyens ne lui manquent donc pas : pourtant, à aucun moment dans toutes ces années d'intense activité, il n'a fait quoi que ce soit sur la mémoire de l'esclavage, ce sujet qui lui tenait soit-disant tant à cœur.

Alors que signifie le ralliement de La Fondation pour le Mémorial de la Traite des Noirs ? Pour le comprendre, il faut aller s'intéresser à son président Karfa Diallo et à ce qu'a été son activité depuis le début des années 2000.

L'homme en effet n'a pas toujours été aussi critique envers les autorités que dans ce communiqué de soutien à Dieudonné. Au contraire, son action s'est toujours inscrite dans un cadre plutôt institutionnel et c'est ainsi qu'en 2005, il accepte d'entrer dans une instance crée par la Mairie d'Alain Juppé : Le Comité pour la Réflexion sur la Traite des Noirs. Cette instance, clairement , est une réponse à la lutte des associations pour faire reconnaître l'esclavage et ses responsables, mais c'est aussi une tentative de récupération et de de détournement institutionnel, et qui va très vite s'orienter vers une euphémisation du problème , une absence de désignation claire de l'ensemble des responsabiltés, et surtout une forme de retournement victimaire.

Le président choisi pour présider ce « comité d'experts » est en effet Denis Tilinac : en cette année 2005 où le Ministre de l'Intérieur s'appelle Nicolas Sarkozy et impose la répression et le racisme sur tout le territoire, en décrétant notamment l'état d'urgence comme pendant la guerre d'Algérie, Karfa Diallo, défenseur de la minorité noire n'hésite pas à s'associer à un journaliste de la droite dure, qui sera un des premiers supporters de Sarkozy. Un de ces supporters, qui d'ailleurs ne l'on pas attendu pour franchir aisément la ligne idélogique entre droite extrême et extrême-droite. Tilinac, outre qu'il est journaliste à Valeurs Actuelles, est en effet un des pourfendeurs médiatiques les plus connus de la soit-disant «  tyrannie des minorités » et un des propagateurs de la notion de « repentance », visant à discréditer , à empêcher , ou au moins à limiter toute reconnaissance institutionnelle des crimes commis par l'Etat Français et par la France , qu'il s'agisse de l'esclavage , de la colonisation  ou du rôle réel joué par les autorités de Vichy dans le génocide des Juifs.

Karfa Diallo, l'homme qui aujourd'hui fait porter aux associations antiracistes comme la LICRA la responsabilité de l'insuffisante reconnaissance institutionnelle de l'esclavage était donc moins regardant en 2005, quand on lui proposa cette participation à ce comité avec un personnage tel que Tilinac.

Et à lire le mémoire qui en est sorti, cautionné par ce même Karfa Diallo, on se rend vite compte que c'est bien la ligne Tilinac qui a triomphé. La tournure générale se résume bien dans le paragraphe reproduit ci-dessous : mise en accusation immédiate du travail de mémoire, jugé d'entrée susceptible d'être motivé par l'agressivité envers les « Bordelais de souche », limitation nécessaire de son champ d'investigation, et évocation du prétendu danger de la « repentance ».

«  Comment faire en sorte que ce « travail » soit fructueux, et pérennise la mémoire de faits déplorables sans culpabiliser les Bordelais de souche autochtone ou européenne ?
Car, de toute évidence, si la revendication mémorielle prenait un tour agressif, elle provoquerait immanquablement des crispations identitaires et de la xénophobie. Surtout en une période où le peuple français est très divisé sur l’opportunité des diverses « repentances » que le système médiatique semble lui imposer. Toute initiative mémorielle qui s’affranchirait de cette visée, ou qui la dévoierait en récrimination sectaire, se condamnerait à l’insignifiance. Pire : elle alimenterait les ressorts de la suspicion et de l’agressivité. »

A la finale évidemment, le rapport ne propose pas grand-chose : normal, dès son introduction, la traite des Noirs par les Européens est banalisée, par un rappel de l' "éternité de l'esclavage", pratiqué par quasiment toutes les civilisations, encore existant aujourd'hui...D'entrée, donc, la spécificité de la traite des Noirs est évacuée, circonscrite à une banalité de l'histoire de l'humanité.

Dans la suite du rapport, si les rares voix protestataires au sein de l'Eglise sont mises en avant, par contre la légitimation idéologique apportée par la hiérarchie catholique et ses intérêts concrets dans la traite sont totalement évacués. Sur ce point aussi, Karfa Diallo a tout pour s'entendre avec Dieudonné, l'homme qui a fait baptiser sa fille par un prêtre intégriste, raciste et anti-immigration.

Voilà ce que cautionnait Karfa Diallo en 2005 : à la page 23 du rapport, on voit aussi écartée la proposition de signaler par un visuel , les noms de rues baptisées avec celui d'un responsable de la traite.....Ainsi donc en 2013, Karfa Diallo reproche à toute la terre l'abandon de la revendication concernant le changement de nom des rues concernées, et surtout en tire la raison de son soutien à Dieudonné,...alors que lui-même cautionnait une instance qui préconisait l'abandon de cette revendication en 2005.

En 2008, le même Karfa Diallo en rajoute une louche dans le compliment aux autorités municipales de Bordeaux, dans un entretien au journal Sud Ouest, où il annonce l'arrêt de son combat collectif contre l'esclavage : «  Aujourd'hui, je pense que la ville de Bordeaux a fait le maximum de ce qu'elle peut accepter de faire pour la mémoire », " On a sans doute manqué de sagesse… Par exemple, je crois que la campagne pour débaptiser les « rues de négrier », cela ne pouvait pas passer à Bordeaux ". Une auto-critique qui résonne bien étrangement cinq ans plus tard, quand le même Karfa Diallo rend responsable des associations antiracistes de son propre renoncement à une revendication ancienne.

Il y a donc finalement une parenté dans la reconstruction de l'histoire faite par Diallo avec la rhétorique de Dieudonné : leurs propres renoncements à certains combats sont rejetés sur d'autres, dans une logique conspirationniste fondée sur une prétendue concurrence des mémoires qui aboutit très logiquement à l'antisémitisme.

Sans doute ces deux là étaient-ils faits pour se rencontrer.

Il n'en reste pas moins que c'est une bonne prise pour la mouvance de Dieudonné : Karfa Diallo est aujourd'hui animateur d'un grand média web sénégalais «  Seneweb », où il donne notamment la parole à Tidiaye Ndiaye, un économiste de formation dont le combat essentiel aujourd'hui est de prétendre que la traite occidentale a été « surestimée » volontairement comparativement à la traite arabo-musulmane, une thèse défendue aussi par une bonne partie de l'extrême-droite française.

Au delà, les « compromis » de Diallo avec les autorités municipales de Bordeaux et plus largement en ont fait une voix médiatique prétendument « représentative » de la « communauté noire »...un peu comme Tarek Oubrou, l'imam de Bordeaux est aujourd'hui considéré comme la voix respectable des musulmans de France. Et Tarek Oubrou faisait aussi partie du "comité Tilinac" avec Karfa Diallo , et s'est lié avec Alain Soral dès 2009, avant de fonder l'association Fils de France , à la fois proche d'Egalité et Réconciliation et appréciée de Robert Mesnard, qui collabore aujourd'hui à Boulevard Voltaire avec Tilinac.

Nouveaux amis, nouvelle production, et des pas de géant accomplis par Dieudonné...qui pourra cependant difficilement continuer à prétendre représenter un quelconque antagonisme avec le système médiatique capitaliste, comme avec le milieu politico-associatif reconnu par les institutions. Bien au contraire, son antisémitisme forcené est devenu une marchandise de choix, qui rapporte gros financièrement parlant, et apparaît aussi comme un levier politique à des personnalités en quête perpétuelle de notoriété et de reconnaissance institutionnelle, tel Karfa Diallo se félicitant d'avoir été reçu par le préfet , non pas dans le cadre d'une quelconque activité antiraciste utile à ceux qu'il prétend représenter, mais pour avoir soutenu un homme d'extrême-droite.

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